ROI : Return on Intention (but Governed)
Pourquoi le ROI ne doit ni disparaître ni gouverner seul , et comment traiter l’intention comme un actif contestable.
1. Le faux dilemme autour du ROI
ROI signifie Return on Investment. Mais dans la pratique, il est souvent utilisé comme argument d’autorité, pas comme outil de pilotage.
À l’inverse, ces dernières années, un autre excès est apparu : relativiser le ROI au nom du sens, de la vision, ou de l’intention.
Les deux positions sont dangereuses.
Sacraliser le ROI produit du court-termisme défensif.
Neutraliser le ROI produit de l’arbitraire stratégique.
Le problème n’est pas le ROI. Le problème est qui a le droit de le contester, et par quoi.
2. Return on Intention : ce que cela veut dire (et ce que ça ne veut pas dire)
Dire Return on Intention ne signifie pas :
que le ROI est secondaire,
qu’il viendra “naturellement”,
qu’il faut faire confiance sans preuve.
Cela signifie une chose plus précise :
Avant de mesurer un retour, il faut savoir ce que l’on a réellement voulu produire, et qui en porte le risque.
L’intention n’est pas une abstraction morale. C’est une hypothèse opérable sur la valeur à créer.
3. Le point critique que beaucoup oublient
L’intention est un acte de pouvoir.
Celui qui définit l’intention :
définit ce qui compte,
définit ce qui est “apprentissage” ou “échec”,
définit ce qui mérite du temps et du capital.
Donc une intention non gouvernée est plus dangereuse qu’un ROI imparfait.
4. Principe fondamental : le ROI ne disparaît jamais
Le ROI est souvent le dernier langage commun :
entre dirigeants et exécutants,
entre actionnaires majoritaires et minoritaires,
entre visionnaires et finance,
entre pouvoir et contre-pouvoir.
Le neutraliser, même au nom du sens, c’est désarmer ceux qui n’ont que le chiffre pour résister.
👉 Le ROI ne doit pas gouverner seul. 👉 Mais il doit toujours pouvoir contester.
5. Ce que signifie une intention gouvernée
Une intention stratégique valable doit être :
1) Définie explicitement
Pas un slogan. Une phrase opérable.
“Nous acceptons de sacrifier X pour apprendre Y sur Z.”
2) Contestable institutionnellement
Une intention que personne ne peut contester
n’est pas une intention.
C’est un dogme.
Finance, équipes, partenaires doivent pouvoir dire :
“Le coût dépasse ce qui a été accepté.”
3) Bornée dans le temps
Toute intention a une date de jugement.
Pas une date de succès. Une date où l’on décide :
continuer,
modifier,
arrêter.
4) Liée à des seuils non négociables
Exemples :
perte maximale,
exposition financière plafond,
dette opérationnelle maximale,
burn humain acceptable.
Sans seuil, l’intention devient infinie. Et donc irresponsable.
5) Arbitrée, pas validée mécaniquement
Les équipes d’exécution alertent.
Le CFO quantifie le risque.
Le CTO/COO arbitre la faisabilité.
Le CEO assume publiquement la décision.
👉 Aucun acteur ne peut être juge et partie.
6. Ce que Return on Intention permet réellement
Quand l’intention est gouvernée :
Le ROI financier cesse d’être une obsession quotidienne.
Mais il reste un droit de veto.
Les pertes deviennent lisibles.
L’apprentissage devient falsifiable.
Les projets dominants ne peuvent plus se cacher derrière le récit.
Le ROI redevient ce qu’il doit être : un mécanisme de coupure, pas un objectif aveugle.
7. Ce que ce cadre sacrifie volontairement
La narration facile (“le ROI viendra”).
Les projets portés uniquement par charisme.
La capacité à repousser indéfiniment le moment de vérité.
L’illusion que le sens protège de la réalité économique.
Ce n’est pas confortable. Mais c’est gouvernable.
8. Limite d’applicabilité (lucidité nécessaire)
Au vu de la réalité de certaines organisations que j’ai côtoyées, il faut poser une limite claire, sans ambiguïté :
Ce cadre n’est applicable que dans des configurations institutionnelles rares.
Il suppose explicitement :
un pouvoir réellement distribuable et contestable,
des rôles capables d’arbitrer sans capturer,
une culture où la contradiction n’est ni pénalisée ni contournée,
et la capacité effective d’arrêter un projet, même lorsqu’il est porté par des figures dominantes.
Hors de ces conditions, Return on Intention ne produit pas de gouvernance.
Il produit une illusion de gouvernance.
Le langage devient plus sophistiqué. Les décisions paraissent plus rationnelles. Mais le pouvoir réel reste inchangé, simplement mieux habillé.
Dans ces contextes :
l’intention devient un refuge narratif,
le ROI est relativisé sans être remplacé par un contre-pouvoir équivalent,
et la gouvernance devient descriptive plutôt qu’opérante.
Autrement dit :
Un cadre exigeant ne corrige pas une structure de pouvoir défaillante. Il ne fait que la rendre moins visible.
Ce texte ne décrit donc pas une solution universelle. Il décrit un régime possible, exigeant et fragile, qui ne fonctionne que si l’institution accepte d’être elle-même gouvernée.
9. Conclusion
Le ROI sans intention est aveugle. L’intention sans ROI est dangereuse.
La maturité stratégique ne consiste pas à choisir entre les deux, mais à tenir la tension, explicitement, publiquement, et avec des règles.
Return on Intention n’est pas un slogan. C’est un contrat de pouvoir.
Et comme tout contrat de pouvoir, il n’est sain que s’il peut être contesté , et qu’il peut échouer sans être sacralisé.
DECISION LEDGER
1. Décision explicite
Le ROI reste un mécanisme de contestation. L’intention devient un mécanisme de cohérence. Les deux sont gouvernés, bornés et arbitrés.
2. Ce que cette décision optimise
Clarté stratégique, responsabilité distribuée, apprentissage réel, protection contre l’arbitraire.
3. Ce que cette décision sacrifie
Simplicité narrative, slogans managériaux, décisions non contestées.
4. Niveau de réversibilité
5. Qui signe cette décision
CEO (arbitrage final) + CFO (contre-pouvoir financier) + CTO/COO (exécution)
Cet article devient faux ou dangereux si :
- Organisation sans mécanisme réel de contestation interne.
- Leadership incapable d’accepter des seuils d’arrêt chiffrés.
- Contextes où la promesse idéologique prime explicitement sur la performance mesurable.